Brin de lecture (I)
Tuesday, 26 February 2008 | 18:26
L’homme vieillissant se laisse gagner par des besoins affectifs, au détriment de la lucidité.
Notre seconde rencontre eut lieu seulement trois jours plus tard… Tremblant d’émotion, j’entrai dans le minuscule studio de la rue de Ménilmontant. Accrochée près de la fenêtre, une affiche en noir et blanc représentait de jeunes acteurs français. D’autres objets formaient un décor familier d’adolescente: son lit couvert de coussins, son ours en peluche, la photo de ses parents sur une plage de l’Atlantique. Je pris Cerise dans mes bras et m’effondrai sur le nez de Winnie l’ourson. Avec elle, ma propre vie redevenait possible, aventureuse. Mes vingt ans d’avance devenaient vingt ans de retard, car il me semblait que j’avais tout à apprendre d’elle. Ses enlacements tendres, son ardeur érotique mêlant le sérieux de l’enfance et la fantaisie de la jeune femme.
Je restai dormir chez elle. Le lendemain matin, Cerise me filma sous la douche, dans le minuscule cabinet de toilette. Il me semblait que cette vie pourrait me combler: un studio, une apprentie vidéaste, de petits boulots qui me ramèneraient progressivement vers ma vocation artistique. Pour la première fois depuis des années, j’imaginais d’aimer une femme et je supposais que Cerise éprouvait des émotions aussi intenses.
Assez froidement, elle prononça:
- En fait, je ne pourrai pas te voir ces jours-ci. Mon ami d’enfance arrive de Quimper. Il faut que je m’occupe de lui.
Cette phrase commença à instiller le poison. Assez nerveux, j’insistai, comme si quelques orgasmes me donnaient une priorité.
Elle se raidit, comme une fillette mécontente.
Déchiré, je m’approchai d’elle et tentai lourdement de me serrer contre ses épaules en gémissant:
- Tu ne m’aimes pas?
Elle se dégagea, signifiant qu’elle trouvait ce geste insupportable.
***
J’aurais pu me contenter des moments passés ensemble, attendre patiemment la prochaine rencontre. Mais une petite machine s’emballait dans mon cerveau depuis que Cerise était restée dormir chez moi, le premier soir. Je voyais dans cette aventure un don du ciel, un signe miraculeux, un nouveau départ, le commencement de cette seconde jeunesse qui me hantait depuis quelques mois. Après cinq jours d’attente, je finis par craquer et composai son numéro de portable. Je savais que cette insistance allait lui déplaire mais je n’en pouvais plus.
Cerise fut impitoyable. Elle me ferait signe la semaine suivante comme prévu, puis elle raccrocha. Plusieurs fois, je fis le tour de l’appartement comme un psychopathe blessé, coupable d’avoir encore brisé son amour par impatience. Allumant l’ordinateur, je recommençai à bombarder la jeune fille d’e-mails éplorés, d’e-mails d’excuses, d’e-mails d’amour, d’e-mails d’humour que je lançai matin et soir comme autant d’appâts, espérant la ramener à des sentiments plus favorables…
Benoît Duteurtre, Le voyage en France (extraits)







