Brin de lecture (II)
Wednesday, 27 February 2008 | 14:12
Photo: Numberstumper on Flickr
Certaines personnes sont si ardemment présentes à elles-mêmes que, devant elles, on se découvre douloureusement une âme. Emily porte à son visiteur une attention qu’il ne s’est jamais accordée lui-même. Pour la première fois de sa vie il sent l’océan de son cerveau battre contre les falaises osseuses de son crâne. Le soir même, à l’hôtel, comme un journaliste égaré sur le front de l’éternel, il prend des notes sur cette rencontre qui l’a épuisé. L’intelligence n’est pas de se fabriquer une petite boutique originale. L’intelligence est d’écouter la vie et de devenir son confident. Jamais Higginson n’aura été plus intelligent que ce mardi soir 16 août 1870, à l’instant où il écrit ce qu’il vient d’entendre et qu’il n’arrive pas à croire. Son âme a tremblé toute la soirée. Sa main sur la page est l’aiguille du sismographe enregistrant chaque secousse de l’invisible. Emily est l’épicentre du séisme, sa cause miraculeuse, insupportable.
”Si je lis un livre et qu’il rend tout mon corps si glacé qu’aucun feu ne pourra jamais me réchauffer, je sais alors que c’est de la poésie. Si je sens le sommet de ma tête arraché, je sais aussi qu’il s’agit de poésie. Ce sont mes deux seules façons de le savoir. Y en a-t-il d’autres?” Higginson ne peut répondre. Il n’a jamais imaginé que la poésie puisse être une affaire vitale, l’apothéose de toutes lucidités, l’arrachement du bandeau que la vie met sur les yeux des vivants pour qu’ils n’aient pas trop peur à cet instant dernier qu’est chaque instant passant.
Christian Bobin, La dame blanche (extrait)







