Brin de lecture (III)
Thursday, 28 February 2008 | 7:49
Photo: en.wikipedia.org
Certains noms propres ne peuvent pas être prononcés, comme s’ils amenaient le malheur. Il y a du sacré dans l’acte de nommer. L’amour et la jalousie réactivent le sacré qui n’est rien d’autre que l’émotion contenue dans chaque nom propre.
Prononcer le nom d’un mort ou celui d’une personne que j’imagine au bras de l’homme aimé, à son bras dans le passé ou dans le futur, cela m’est difficile, je dois me l’arracher de la bouche, de la tête et toujours je crains que tout ne vienne avec.
La fixité du regard de l’être aimé sur une autre, comme la souplesse de sa langue prononçant le prénom tabou, suscite mon regard et ma peine – mais je suis attirée. Lorsque la porte se referme sur mes doigts, j’éprouve la honte, la haine et la présence d’un esprit méchant.
Dans la jalousie, comme dans le film policier, on pressent un coupable. Toute la difficulté est de rassembler des preuves, de constater un délit et de savoir qu’en faire.
Le prénom est une preuve, une preuve de quoi – d’existence. Que reste-t-il de nous autres, lorsque nous mourons? Prénom, nom. Les primitifs interdisaient de prononcer le nom du mort, j’élargis la coutume. La jalousie me donne des vertiges, j’ai la sensation que je vais disparaître. Ma jalousie est la vertige de la transgression du tabou; torture, exécution s’ensuivraient; j’entrevois la fin.
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Ce qui m’intéresse c’est que la peur de faire souffrir n’empêche pas d’être bourreau, que les bonnes intentions sont peu de chose. Ne pas vouloir souffrir n’atténue pas la souffrance, de même qu’on n’échappe pas à la mort en souhaitant devenir immortel. Nous autres, humains, toute notre vie nous la passons à accentuer chez l’autre sa capacité à souffrir et à nous disculper en invoquant notre propre sort. L’éducation prépare à la jalousie. Si je ne t’apprends pas à souffrir, tu souffriras davantage. Et l’être jaloux anticipe des malheurs qui, croit-il, ne peuvent lui être épargnés. Le monde préexiste dans son esprit. Il arrive que l’on croise dans la rue un être jaloux; à quoi le reconnaît-on? Il parle seul, mais il se sent dialoguer.
Gaëlle Obiégly, Petit éloge de la jalousie (extraits)







