Brin de lecture (VII)
Sunday, 9 March 2008 | 7:27
Ce fut alors que Jelly Roll Morton perdit définitivement patience. Il ne se dirigea pas vers le piano, il se jeta dessus. Entre ses dents, mais de manière à ce que tout le monde comprenne bien, il siffla quelques mots, très clairs.
”Et maintenant va te faire mettre, connard.”
Puis il commença à jouer. Mais ce n’est pas jouer, le mot. Un jongleur. Un acrobate. Tout ce qu’il est possible de faire avec un clavier de quatre-vingt-huit notes, il le fit. À une vitesse hallucinante. Sans se tromper d’une seule note, sans bouger un seul muscle de son visage. Ce n’était même plus de la musique: c’était de la prestidigitation, c’était de la magie, carrément. C’était extraordinaire, rien à dire. Extraordinaire. Les gens divinrent fous. Ils criaient, ils applaudissaient, ils n’avaient jamais vu un truc pareil. Ça faisait un boucan, tu te serais cru le jour de la Fête Nationale. Et dans tout ce boucan, je me retrouve avec Novecento qui me regardait: il avait l’air le plus déçu du monde. Un peu étonné, même. Il me regarda et il me dit:
”Mais il est complètement con, ce type…”
Je ne lui répondis rien. Il n’y avait rien à répondre. Il se pencha vers moi et il me dit:
”Donne-moi une cigarette, tiens…”
J’étais tellement ahuri que j’en ai pris une et je lui ai donnée. Je veux dire: il ne fumait pas, Novecento. Il n’avait jamais fumé jusque-là. Il prit la cigarette, pivota sur ses talons et alla s’asseoir au piano. Il leur fallut un peu de temps pour comprendre, dans la salle, qu’il s’était assis, et que si ça se trouve il voulait peut-être même jouer. On entendit deux ou trois plaisanteries lourdes, et des rires, quelques sifflets, les gens sont comme ça, méchants avec ceux qui perdent. Novecento attendit patiemment qu’il se fasse une sorte de silence, autour de lui. Puis il lança un regard à Jelly Roll, qui était là-bas au bar, debout, en train de boire une coupe de champagne, et il dit tout bas:
”Tu l’auras voulu, pianiste de merde.”
Puis il posa ma cigarette sur le bord du piano.
Éteinte.
Et il commença.
Alessandro Baricco, Novecento: pianiste (extrait)







