Beautiful Cynicism III

Someday, emerging at last from the violent insight
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Délivrés de leur solitude

Thursday, 20 August 2009 | 14:39

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La Vie est plus ancienne que toute chose vivante, tout comme la beauté resplendissait avant que naissent sur terre des choses belles, et la vérité était vérité avant d’être exprimée.

La Vie chante dans nos silences, et les rêves dans notre sommeil. Même lorsque nous sommes défaits et accablés, la Vie triomphe. Lorsque nous pleurons, le Vie sourit au jour, et elle reste libre quand nous traînons nos chaînes.

Bien souvent, nous trouvons la Vie amère, mais seulement parce que nous sommes nous-mêmes assombris par l’amertume; nous la jugeons vide et vaine, mais seulement dans les moments où l’âme s’en va errante, en des lieux désolés, et lorsque le coeur est enivré par un moi trop envahissant.

Profonde est la Vie, et sublime et lointaine. Votre vue la plus perçante ne peut en apercevoir que les pieds, mais elle est proche de nous. Et si le souffle de votre haleine n’atteint que son coeur, cependant, l’ombre de votre ombre passe sur son visage, et l’écho de votre plus faible appel fait naître dans sa poitrine un printemps et un automne.

La Vie est voilée, cachée même, comme est voilé et caché votre moi le plus intime. Mais quand la Vie se met à parler, tous les vents deviennent paroles, et quand elle parle davantage, le sourire de vos lèvres et les larmes de vos yeux deviennent eux aussi paroles. Quand la Vie chante, les sourds entendent et deviennent attentifs; quand elle s’approche doucement, les aveugles la voient et la suivent, frappés de stupeur et d’admiration.

Khalil Gibran, Le jardin du prophète (extrait)

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Brin de lecture (VII)

Sunday, 9 March 2008 | 7:27

pianojazz.jpg

   Ce fut alors que Jelly Roll Morton perdit définitivement patience. Il ne se dirigea pas vers le piano, il se jeta dessus. Entre ses dents, mais de manière à ce que tout le monde comprenne bien, il siffla quelques mots, très clairs.
   ”Et maintenant va te faire mettre, connard.”
   Puis il commença à jouer. Mais ce n’est pas jouer, le mot. Un jongleur. Un acrobate. Tout ce qu’il est possible de faire avec un clavier de quatre-vingt-huit notes, il le fit. À une vitesse hallucinante. Sans se tromper d’une seule note, sans bouger un seul muscle de son visage. Ce n’était même plus de la musique: c’était de la prestidigitation, c’était de la magie, carrément. C’était extraordinaire, rien à dire. Extraordinaire. Les gens divinrent fous. Ils criaient, ils applaudissaient, ils n’avaient jamais vu un truc pareil. Ça faisait un boucan, tu te serais cru le jour de la Fête Nationale. Et dans tout ce boucan, je me retrouve avec Novecento qui me regardait: il avait l’air le plus déçu du monde. Un peu étonné, même. Il me regarda et il me dit:
   ”Mais il est complètement con, ce type…”
   Je ne lui répondis rien. Il n’y avait rien à répondre. Il se pencha vers moi et il me dit:
   ”Donne-moi une cigarette, tiens…”
   J’étais tellement ahuri que j’en ai pris une et je lui ai donnée. Je veux dire: il ne fumait pas, Novecento. Il n’avait jamais fumé jusque-là. Il prit la cigarette, pivota sur ses talons et alla s’asseoir au piano. Il leur fallut un peu de temps pour comprendre, dans la salle, qu’il s’était assis, et que si ça se trouve il voulait peut-être même jouer. On entendit deux ou trois plaisanteries lourdes, et des rires, quelques sifflets, les gens sont comme ça, méchants avec ceux qui perdent. Novecento attendit patiemment qu’il se fasse une sorte de silence, autour de lui. Puis il lança un regard à Jelly Roll, qui était là-bas au bar, debout, en train de boire une coupe de champagne, et il dit tout bas:
   ”Tu l’auras voulu, pianiste de merde.”
   Puis il posa ma cigarette sur le bord du piano.
   Éteinte.
   Et il commença.

Alessandro Baricco, Novecento: pianiste (extrait)

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Brin de lecture (VI)

Wednesday, 5 March 2008 | 14:25

bouquiniste.jpg
Photo: commons.wikimedia.org

   Des reliures nervurées, titres dorés à l’or fin, des bandes dessinées, des cartes postales, des gravures, des affiches, des magazines, des chromos – rien d’actuel. C’est le monde léger de la mémoire qui s’offre un peu partout, sur les quais, sur les places, et sous les bâches quelquefois, les jours de pluie. Des feuilles qui attendent, du papier tranquille, sûr de son pouvoir: chaque page trouvera son chaland – ah! oui, je lisais cet album quand j’allais chez ma grand-mère à Bougival; tiens, les inondations devant l’immeuble de l’oncle Henri; pour Pierre, il a tous les Bicot, mais celui-là, pourtant, non, je ne crois pas…

   Des pages, des images qu’on ne cherche pas mais qui vous hèlent doucement quand on fouille au hasard, les dos courbé sous le soleil. Des rencontres un peu magiques, mais faciles aussi, et pas complètement singulières: si on ne trouve pas, quelqu’un d’autre passera, porteur d’une autre piste qui le mènera à la même partition de Trenet, au même jeu de l’oie qui vous auraient parlé. On a les mêmes souvenirs, mais pas ensemble. Avec une digne désinvolture, regard ailleurs, une cigarette à la main, les bouquinistes entretiennent ce côtoiement, cette contiguïté. Ils répandent dans l’air des atomes de familiarités croisées, l’idée légère d’une rencontre possible qui se transformera en retrouvailles avec soi-même – chaque homme reste une presqu’île dans les silences du papier.

Philippe Delerm, Paris l’instant (extrait)

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Brin de lecture (V)

Monday, 3 March 2008 | 22:57

shhhh.jpg

   - Je voudrais, dit Michel, que toutes les femmes soient comme vous: discrètes, sans histoires, pleines de bon sens…
   - C’est parce que j’ai pour vous un amour-goût, pas un amour-passion… J’en ai un petit sentiment de regret, mais j’ai du bon sens, comme vous dites… Je ne vais pas courir après ce que je ne peux pas avoir. D’ailleurs, de temps en temps, j’ai quand même l’impression que je suis amoureuse de vous…
   - Simone, je vous en supplie, ça serait affreux!

***

   - Vous parlez comme quelqu’un qui n’a jamais aimé, vous n’êtes qu’un gosse… Essayez donc d’imaginer que toutes vos pensées sont concentrées sur un seul être, que cet être possède seul le pouvoir de vous rendre heureux, ou plutôt de vous enlever le malheur… Eh bien, on espère… Quand il dit: chérie, on croit entendre une intonation qui vous fait espérer, il aura un regard qu’on soupçonnera d’être tendre… On se dit que peut-être il cache son amour par orgueil, ou qu’il n’a pas aimé d’abord et qu’il aime maintenant, ou qu’il aimera demain… On a l’oreille si tendue, qu’on pense discerner derrière ce qu’il dit, dans n’importe quelle phrase banale, un abîme de sens caché… Et puis il dit brusquement une chose qui ne permet plus le doute, et le château de cartes s’écroule… Alors c’est le désespoir… Et comme lui n’a jamais changé, il ne comprend rien à l’espoir, ni au désespoir, et pourquoi on le trouve tantôt charmant, tantôt mufle… Tout se passe en elle…

Elsa Triolet, Le cheval blanc (extraits)

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Brin de lecture (IV)

Saturday, 1 March 2008 | 7:23

ravoux.jpg
Photo: en.wikipedia.org

   Il y a tant de choses à connaître que je suis souvent en proie à une angoisse indescriptible. On essaie de me rassurer mais je ne trouve de remède que dans le travail, car là je sais, sans doute possible, que je dois étudier coûte que coûte.
   En avant donc! Inutile de songer à s’arrêter ou à rebrousser chemin, sinon l’entreprise n’en serait que plus ardue, je m’embrouillerais complètement et j’en serais réduit à tout reprendre depuis le début.

***

   Il doit être bon de mourir avec la conscience d’avoir fait quelque chose de bien dans sa vie, d’être assuré de survivre au moins dans le souvenir de quelques personnes, et de léguer un exemple à ceux qui viendront ensuite. S’il est vrai qu’il ne suffit pas qu’une oeuvre soit bonne pour subsister éternellement, il est non moins vrai que l’idée contenue dans cette oeuvre a des chances de survivre très longtemps. Si d’autres se lèvent après ceux-là, ils ne pourront mieux faire que de marcher sur les traces de tels prédécesseurs et de suivre leur exemple.

***

   Pourvu que l’on mène une vie intègre, tout ira bien, malgré les peines profondes et les véritables déboires qui seront probablement notre partage, malgré les lourdes fautes et les erreurs que nous commettrons sans doute. En tout cas, il vaut mieux posséder un esprit ardent, exposé à commettre des fautes, que de rester borné et trop prudent. Il vaut mieux surabonder d’amour, car la véritable force procède de l’amour; celui qui aime beaucoup peut beaucoup et il est porté à déployer une grande activité; tout ce qu’on fait par amour est bien fait. Si certains livres nous touchent, par exemple… c’est qu’ils sont le fruit d’un coeur sensible et d’un esprit humble. Mieux vaut ne prononcer que quelques paroles sensées qu’en jeter en l’air sans arrêt; ce ne sont que vains mots, aussi faciles à lancer que rapides à s’éteindre.
   On se sentira toujours plus éclairé et plus fort si l’on persévère à aimer fidèlement ce qui en vaut la peine, et si l’on ne gaspille point son amour entre mille objets insignifiants ou futiles.

Van Gogh, Lettres à son frère Théo (extraits)

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Brin de lecture (III)

Thursday, 28 February 2008 | 7:49

mermaid.jpg
Photo: en.wikipedia.org

   Certains noms propres ne peuvent pas être prononcés, comme s’ils amenaient le malheur. Il y a du sacré dans l’acte de nommer. L’amour et la jalousie réactivent le sacré qui n’est rien d’autre que l’émotion contenue dans chaque nom propre.
   Prononcer le nom d’un mort ou celui d’une personne que j’imagine au bras de l’homme aimé, à son bras dans le passé ou dans le futur, cela m’est difficile, je dois me l’arracher de la bouche, de la tête et toujours je crains que tout ne vienne avec.
   La fixité du regard de l’être aimé sur une autre, comme la souplesse de sa langue prononçant le prénom tabou, suscite mon regard et ma peine – mais je suis attirée. Lorsque la porte se referme sur mes doigts, j’éprouve la honte, la haine et la présence d’un esprit méchant.
   Dans la jalousie, comme dans le film policier, on pressent un coupable. Toute la difficulté est de rassembler des preuves, de constater un délit et de savoir qu’en faire.
   Le prénom est une preuve, une preuve de quoi – d’existence. Que reste-t-il de nous autres, lorsque nous mourons? Prénom, nom. Les primitifs interdisaient de prononcer le nom du mort, j’élargis la coutume. La jalousie me donne des vertiges, j’ai la sensation que je vais disparaître. Ma jalousie est la vertige de la transgression du tabou; torture, exécution s’ensuivraient; j’entrevois la fin.

***

   Ce qui m’intéresse c’est que la peur de faire souffrir n’empêche pas d’être bourreau, que les bonnes intentions sont peu de chose. Ne pas vouloir souffrir n’atténue pas la souffrance, de même qu’on n’échappe pas à la mort en souhaitant devenir immortel. Nous autres, humains, toute notre vie nous la passons à accentuer chez l’autre sa capacité à souffrir et à nous disculper en invoquant notre propre sort. L’éducation prépare à la jalousie. Si je ne t’apprends pas à souffrir, tu souffriras davantage. Et l’être jaloux anticipe des malheurs qui, croit-il, ne peuvent lui être épargnés. Le monde préexiste dans son esprit. Il arrive que l’on croise dans la rue un être jaloux; à quoi le reconnaît-on? Il parle seul, mais il se sent dialoguer.

Gaëlle Obiégly, Petit éloge de la jalousie (extraits)

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Brin de lecture (II)

Wednesday, 27 February 2008 | 14:12

piaf.jpg
Photo: Numberstumper on Flickr

   Certaines personnes sont si ardemment présentes à elles-mêmes que, devant elles, on se découvre douloureusement une âme. Emily porte à son visiteur une attention qu’il ne s’est jamais accordée lui-même. Pour la première fois de sa vie il sent l’océan de son cerveau battre contre les falaises osseuses de son crâne. Le soir même, à l’hôtel, comme un journaliste égaré sur le front de l’éternel, il prend des notes sur cette rencontre qui l’a épuisé. L’intelligence n’est pas de se fabriquer une petite boutique originale. L’intelligence est d’écouter la vie et de devenir son confident. Jamais Higginson n’aura été plus intelligent que ce mardi soir 16 août 1870, à l’instant où il écrit ce qu’il vient d’entendre et qu’il n’arrive pas à croire. Son âme a tremblé toute la soirée. Sa main sur la page est l’aiguille du sismographe enregistrant chaque secousse de l’invisible. Emily est l’épicentre du séisme, sa cause miraculeuse, insupportable.

   ”Si je lis un livre et qu’il rend tout mon corps si glacé qu’aucun feu ne pourra jamais me réchauffer, je sais alors que c’est de la poésie. Si je sens le sommet de ma tête arraché, je sais aussi qu’il s’agit de poésie. Ce sont mes deux seules façons de le savoir. Y en a-t-il d’autres?” Higginson ne peut répondre. Il n’a jamais imaginé que la poésie puisse être une affaire vitale, l’apothéose de toutes lucidités, l’arrachement du bandeau que la vie met sur les yeux des vivants pour qu’ils n’aient pas trop peur à cet instant dernier qu’est chaque instant passant.

Christian Bobin, La dame blanche (extrait)

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Brin de lecture (I)

Tuesday, 26 February 2008 | 18:26

legs.jpg

L’homme vieillissant se laisse gagner par des besoins affectifs, au détriment de la lucidité.

   Notre seconde rencontre eut lieu seulement trois jours plus tard… Tremblant d’émotion, j’entrai dans le minuscule studio de la rue de Ménilmontant. Accrochée près de la fenêtre, une affiche en noir et blanc représentait de jeunes acteurs français. D’autres objets formaient un décor familier d’adolescente: son lit couvert de coussins, son ours en peluche, la photo de ses parents sur une plage de l’Atlantique. Je pris Cerise dans mes bras et m’effondrai sur le nez de Winnie l’ourson. Avec elle, ma propre vie redevenait possible, aventureuse. Mes vingt ans d’avance devenaient vingt ans de retard, car il me semblait que j’avais tout à apprendre d’elle. Ses enlacements tendres, son ardeur érotique mêlant le sérieux de l’enfance et la fantaisie de la jeune femme.
   Je restai dormir chez elle. Le lendemain matin, Cerise me filma sous la douche, dans le minuscule cabinet de toilette. Il me semblait que cette vie pourrait me combler: un studio, une apprentie vidéaste, de petits boulots qui me ramèneraient progressivement vers ma vocation artistique. Pour la première fois depuis des années, j’imaginais d’aimer une femme et je supposais que Cerise éprouvait des émotions aussi intenses.
   Assez froidement, elle prononça:
   - En fait, je ne pourrai pas te voir ces jours-ci. Mon ami d’enfance arrive de Quimper. Il faut que je m’occupe de lui.
   Cette phrase commença à instiller le poison. Assez nerveux, j’insistai, comme si quelques orgasmes me donnaient une priorité.
   Elle se raidit, comme une fillette mécontente.
   Déchiré, je m’approchai d’elle et tentai lourdement de me serrer contre ses épaules en gémissant:
   - Tu ne m’aimes pas?
   Elle se dégagea, signifiant qu’elle trouvait ce geste insupportable.

***

   J’aurais pu me contenter des moments passés ensemble, attendre patiemment la prochaine rencontre. Mais une petite machine s’emballait dans mon cerveau depuis que Cerise était restée dormir chez moi, le premier soir. Je voyais dans cette aventure un don du ciel, un signe miraculeux, un nouveau départ, le commencement de cette seconde jeunesse qui me hantait depuis quelques mois. Après cinq jours d’attente, je finis par craquer et composai son numéro de portable. Je savais que cette insistance allait lui déplaire mais je n’en pouvais plus.
   Cerise fut impitoyable. Elle me ferait signe la semaine suivante comme prévu, puis elle raccrocha. Plusieurs fois, je fis le tour de l’appartement comme un psychopathe blessé, coupable d’avoir encore brisé son amour par impatience. Allumant l’ordinateur, je recommençai à bombarder la jeune fille d’e-mails éplorés, d’e-mails d’excuses, d’e-mails d’amour, d’e-mails d’humour que je lançai matin et soir comme autant d’appâts, espérant la ramener à des sentiments plus favorables…

Benoît Duteurtre, Le voyage en France (extraits)

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Curiosity killed the cat, you know…

La cynique est... Végétarienne. Activist. Socialiste. Perfectionistic. Stubborn. Attentive. Curvy. Quiet. Rebelle. Feminine. Sensible. Opinionated. Généralement anxieuse. A closeted idealist.

Cet espace est... Un lieu bilingue, libre et ouvert, without censorship (unless you're an evil spammer, in which case I will happily drive a stake through your heart and proudly display your head on a pike), plein de poésie et de beauté (espérons). Now put on your reading glasses and get busy.

The hills are alive

 

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