Beautiful Cynicism III

Someday, emerging at last from the violent insight
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Poèmes entiers

I have posted several poems on this blog; usually I post only snippets, as many are quite long. Here, for the curious, are those poems in their entirety. / J’ai citée plusieurs poèmes sur ce blog; d’habitude, je mets seulement des extraits de ces poèmes. Voici, pour les curieux, les poèmes complets.


–


A l’amour
Marceline Desbordes-Valmore, Elégies


Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs,
Ces lettres qui font mon supplice,
Ce portrait qui fut ton complice;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs.


Je te rends ce trésor funeste,
Ce froid témoin de mon affreux ennui.
Ton souvenir brûlant, que je déteste,
Sera bientôt froid comme lui.


Oh! Reprends tout. Si ma main tremble encore,
C’est que j’ai cru te voir sous ces traits que j’abhorre.
Oui, j’ai cru rencontrer le regard d’un trompeur;
Ce fantôme a troublé mon courage timide.


Ciel! On peut donc mourir à l’aspect d’un perfide,
Si ton ombre fait tant de peur!
Comme ces feux errants dont le reflet égare,
La flamme de ses yeux a passé devant moi;


Je rougis d’oublier qu’enfin tout nous sépare;
Mais je n’en rougis que pour toi.
Que mes froids sentiments s’expriment avec peine!
Amour… que je te hais de m’apprendre la haine!


Eloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs,
Ces lettres, qui font mon supplice,
Ce portrait, qui fut ton complice;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs!


Cache au moins ma colère au cruel qui t’envoie,
Dis que j’ai tout brisé, sans larmes, sans efforts;
En lui peignant mes douloureux transports,
Tu lui donnerais trop de joie.


Reprends aussi, reprends les écrits dangereux,
Où, cachant sous des fleurs son premier artifice,
Il voulut essayer sa cruauté novice
Sur un coeur simple et malheureux.


Quand tu voudras encore égarer l’innocence,
Quand tu voudras voir brûler et languir,
Quand tu voudras faire aimer et mourir,
N’emprunte pas d’autre éloquence.


L’art de séduire est là, comme il est dans son coeur
Va! Tu n’as plus besoin d’étude.
Sois léger par penchant, ingrat par habitude,
Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur.


Ne change rien aux aveux pleins de charmes
Dont la magie entraîne au désespoir:
Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir,
Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes…


Il n’ose me répondre, il s’envole… il est loin.
Puisse-t-il d’un ingrat éterniser l’absence!
Il faudrait par fierté sourire en sa présence:
J’aime mieux souffrir sans témoin.


Il ne reviendra plus, il sait que je l’abhorre;
Je l’ai dit à l’amour, qui déjà s’est enfui.
S’il osait revenir, je le dirais encore:
Mais on approche, on parle… hélas! Ce n’est pas lui!


–


Aux Arbres
Victor Hugo, Les contemplations


Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
Au gré des envieux, la foule loue et blâme;
Vous me connaissez, vous! – vous m’avez su souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
La contemplation m’emplit le coeur d’amour.
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l’oeil dans l’herbe profonde,
L’étude d’un atome et l’étude du monde.
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu!
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence!
La haine sur mon nom répand en vain son fiel;
Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!


Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime!
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
Forêt! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
Et que je veux dormir quand je m’endormirai.


–


The Tenth Elegy [original version, fragmentary]
Rainer Maria Rilke, Duino Elegies, trans. Stephen Mitchell


Someday, emerging at last from the
violent insight,
let me sing out jubilation and praise to
assenting angels.
Let not even one of the clearly-struck
hammers of my heart
fail to sound because of a slack, a
doubtful,
or an ill-tempered string. Let my
joyfully streaming face
make me more radiant; let my hidden
weeping arise
and blossom. How dear you will be to
me then, you nights
of anguish. Why didn’t I kneel more
deeply to accept you,
inconsolable sisters, and, surrendering,
lose myself
in your loosened hair. How we squander
our hours of pain.
How we gaze beyond them into the
bitter duration
to see if they have an end. Though
they are really
seasons of us, our winter-enduring
foliage, ponds, meadows, our
inborn landscape,
where birds and reed-dwelling creatures
are at home.


High overhead, isn’t half of the night
sky standing
above the sorrow in us, the disquieted
garden?
Imagine that you no longer walked
through your grief grown wild,
no longer looked at the stars through
the jagged leaves
of the dark tree of pain, and the
enlarging moonlight
no longer exalted fate’s ruins so high
that among them you felt like the last
of some ancient race.
Nor would smiles any longer exist,
the consuming smiles
of those you lost over there – with so
little violence,
once they were past, did they purely
enter your grief.
(Almost like the girl who has just said
yes to the lover
who begged her, so many weeks, and
she brings him astonished
to the garden gate and, reluctant, he
walks away,
giddy with joy; and then, amid this
new parting,
a step disturbs her; she waits; and her
glance in its fullness
sinks totally into a stranger’s: her
virgin glance
that endlessly comprehends him, the
outsider, who was meant for her;
the wandering other, who eternally
was meant for her.
Echoing, he walks by.) That is how,
always, you lost:
never as one who possesses, but like
someone dying
who, bending into the moist breeze
of an evening in March,
loses the springtime, alas, in the
throats of the birds.


Far too much you belong to grief. If
you could forget her -
even the least of these figures so
infinitely painted -
you would call down, shout down,
hoping they might still be
curious,
one of the angels (those beings
unmighty in grief)
who, as his face darkened, would try
again and again
to describe the way you kept sobbing,
long ago, for her.
Angel, what was it like? And he would
imitate you and never
understand that it was pain, as after a
calling bird
one tries to repeat the innocent voice
it is filed with.


–


Il fait froid
Victor Hugo, Les contemplations


L’hiver blanchit le dur chemin
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main;
La haine souffle sur ta joie.


La neige emplit le noir sillon.
La lumière est diminuée…
Ferme ta porte à l’aquilon!
Ferme ta vitre à la nuée!


Et puis laisse ton coeur ouvert!
Le coeur, c’est la sainte fenêtre.
Le soleil de brume est couvert;
Mais Dieu va rayonner peut-être!


Doute du bonheur, fruit mortel;
Doute de l’homme plein d’envie;
Doute du prêtre et de l’autel;
Mais crois à l’amour, ô ma vie!


Crois à l’amour, toujours entier,
Toujours brillant sous tous les voiles!
A l’amour, tison du foyer!
A l’amour, rayon des étoiles!


Aime, et ne désespère pas.
Dams ton âme, où parfois je passe,
Où mes vers chuchotent tout bas,
Laisse chaque chose à sa place.


La fidélité sans ennui,
La paix des vertus élevées,
Et l’indulgence pour autrui,
Eponge des fautes lavées.


Dans ta pensée où tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s’éclaire de ce qui brûle.


A ces démons d’inimitié
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse leur en pitié
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.


La haine, c’est l’hiver du coeur.
Plains-les! mais garde ton courage.
Garde ton souvenir vainqueur;
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage!


Garde ton amour éternel.
L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme?
Dieu ne retire rien du ciel;
Ne retire rien de ton âme!


–


Quand je serai guérie
Sabine Sicaud, Douleur, je vous déteste


Filiou, quand je serai guérie,
Je ne veux voir que des choses très belles…


De somptueuses fleurs, toujours fleuries;
Des paysages qui toujours se renouvellent,
Des couchers de soleil miraculeux, des villes
Pleines de palais blancs, de ponts, de campaniles
Et de lumières scintillantes… Des visages
Très beaux, très gais; des danses
Comme dans ces ballets auxquels je pense,
Interprétés par Jean Borlin. Je veux des plages
Au décor de féerie,
Avec des étrangers sportifs aux noms de princes,
Des étrangères en souliers de pierreries
Et de splendides chiens neigeux au jambes minces.


Je veux, frôlés de Rolls silencieuses,
De longs troittoirs de velours blond. Terrasses,
Orchestres bourdonnant de musiques heureuses…
Vois-tu, Filliou, le Carnaval qui passe?
La Riviera débordante de roses?
J’ai besoin de ne voir un instant que ces choses
Quand je serai guérie!


J’aurai ce châle aux éclatantes broderies
Qui fait songers aux courses espagnoles,
Des cheveux courts en auréole
Comme Maë Murray, des yeux qui rient,
Un teint de cuivre et l’air, non pas d’être guérie,
Mais de n’avoir jamais connu de maladie!


J’aurai tous les parfums, “les plus rares qui soient”,
Une chambre moderne aux nuances hardies,
Une piscine rouge et des coussins de soie
Un peu cubistes. J’ai besoin de fantaisie…


J’ai besoin de sorbets et de liqueurs glacées,
De fruits craquants, de raisins doux, d’amandes fraîches.
Peut-être d’ambroisie…
Ou simplement de mordre au coeur neuf d’une pêche?


J’ai besoin d’oublier tant de sombres pensées,
Tant de bols de tisane et d’heures accablantes!
Il me faudra, vois-tu, des choses si vivantes
Et si belles, Filliou… si belles – ou si gaies!


Nul ne sait à quel point nous sommes fatiguées,
Toutes deux, de ce gris de la tapisserie,
De l’armoire immobile et de ces noires baies
Que la laurier nous tend derrière la fenêtre.


Tant de voyages, dis, de pays à connaître,
De choses qu’on rêvait, qui pourront être
Quand je serai guérie…


–


Birds in the Night
Paul Verlaine, Romances sans paroles


Vous n’avez eu toute patience:
Cela se comprend par malheur, de reste
Vous êtes si jeune! Et l’insouciance,
C’est le lot amer de l’âge céleste!


Vous n’avez pas eu toute la douceur.
Cela par malheur d’ailleurs se comprend;
Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur,
Que votre coeur doit être indifférent!


Aussi, me voici plein de pardons chastes,
Non, certes! joyeux, mais très calme en somme
Bien que je déplore en ces mois néfastes
D’être, grâce à vous, le moins heureux homme.


Et vous voyez bien que j’avais raison
Quand je vous disais, dans me moments noirs,
Que vos yeux, foyers de mes vieux espoirs,
Ne couvaient plus rien que la trahison.


Vous juriez alors que c’était mensonge
Et votre regard qui mentait lui-même
Flambait comme un feu mourant qu’on prolonge,
Et de votre voix vous disiez: « Je t’aime! »


Hélas! on se prend toujours au désir
Qu’on a d’être heureux malgré la saison…
Mais ce fut un jour plein d’amer plaisir
Quand je m’aperçus que j’avais raison!


Aussi bien pourquoi me mettrais-je à geindre?
Vous ne m’aimiez pas, l’affaire est conclue,
Et, ne voulant pas qu’on ose me plaindre,
Je souffrirai d’une âme résolue.


Oui! je souffrirai, car je vous aimais!
Mais je souffrirai comme un bon soldat
Blessé qui s’en va dormir à jamais
Plein d’amour pour quelque pays ingrat.


Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie.
Encor que de vous vienne ma souffrance,
N’êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,
Aussi jeune, aussi folle que la France?


Or, je ne veux pas – le puis-je d’abord? -
Plonger dans ceci mes regards mouillés.
Pourtant mon amour que vous croyez mort
A peut-être enfin les yeux dessillés.


Mon amour qui n’est plus que souvenance,
Quoique sous vos coups il saigne et qu’il pleure
Encore et qu’il doive, à ce que je pense,
Souffrir longtemps jusqu’à ce qu’il en meure,


Peut-être a raison de croire entrevoir
En vous un remords (Qui n’est pas banal)
Et d’entendre dire, en son désespoir,
À votre mémoire: « Ah! fi! que c’est mal! »


Je vous vois encor. J’entrouvris la porte.
Vous étiez au lit comme fatiguée.
Mais, ô corps léger que l’amour emporte,
Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.


Ô quels baisers, quels enlacements fous!
J’en riais moi-même à travers mes pleurs.
Certes, ces instants seront, entre tous,
Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.


Je ne veux revoir de votre sourire
Et de vos bons yeux en cette occurrence
Et de vous enfin, qu’il faudrait maudire,
Et du piège exquis, rien que l’apparence.


Je vous vois encore! En robe d’été
Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.
Mais vous n’aviez plus l’humide gaîté,
Du plus délirant de tous nos tantôts.


La petite épouse et la fille aînée
Était reparue avec la toilette
Et c’était déjà notre destinée
Qui me regardait sous votre voilette.


Soyez pardonnée! Et c’est pour cela
Que je garde, hélas! avec quelque orgueil
En mon souvenir, qui vous cajola,
L’éclair de côté que coulait votre oeil.


Par instants je suis le Pauvre Navire
Qui court démâté parmi la tempête
Et, ne voyant pas Notre-Dame luire,
Pour l’engouffrement en priant s’apprête.


Par instants je meurs la mort du Pécheur
Qui se sait damné s’il n’est confessé
Et, perdant l’espoir de nul confesseur,
Se tord dans l’Enfer, qu’il a devancé.


Ô mais! par instants, j’ai l’extase rouge
Du premier chrétien sous la dent rapace,
Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge
Un poil de sa chair, un nerf de sa face!


–


The Waste Land
T.S. Eliot


April is the cruellest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory out of desire, stirring
Dull roots with spring rain.
Winter kept us warm, covering
Earth in a forgetful snow, feeding
A little life with dried tubers.


–


Déclaration
Alphonse Beauregard


Femme, sitôt que ton regard
Eut transpercé mon existence,
J’ai renié vingt espérances,
J’ai brisé, d’un geste hagard,
Mes dieux, mes amitiés anciennes,
Toutes les lois, toutes les chaînes,
Et du passé fait un brouillard.

J’ai purifié de scories
Mes habitudes et mes goûts ;
J’ai précipité dans l’égout
D’étourdissantes jongleries ;
J’ai vaincu l’effroi de la mort,
Je me suis voulu libre et fort,
Beau comme un prince de féerie.

J’ai franchi les rires narquois,
Subi des faces abhorrées,
Livré mes biens à la curée
Afin de m’approcher de toi.
Devant moi hurlaient les menaces,
J’ai méprisé leurs cris voraces
Et j’ai marché, marché tout droit.

J’ai découvert, pour mon offrande,
Un monde fertile en plaisirs ;
J’ai pesé tes moindres désirs,
Je sais où vont les jeunes bandes,
Je connais théâtres et bals ;
J’ai dans les mains un carnaval,
Dans le coeur, ce que tu demandes.

Pour la rencontre, j’ai prévu
Quand je pourrais quitter l’ouvrage,
La route à suivre, un temps d’orage,
Et jusqu’au perfide impromptu.
J’ai tremblé que point ne te plaisent
Les tapis, les miroirs, les chaises.
J’ai tout préparé, j’ai tout vu.

J’ai mesuré mon art de plaire,
Mes faiblesses et ma fierté,
Les mots, l’accent à leur prêter ;
J’ai calculé d’être sincère, Triste ou gai, confiant, rêveur.
Je me suis paré de pudeur,
De force et de grâce légère.

Et me voici, prends-moi, je viens
Frémissant, comme au sacrifice,
T’offrir, à toi l’inspiratrice,
Mon être affamé de liens,
Mon être entier qui te réclame.
Donne tes mains, donne ton âme,
Tes yeux, tes lèvres… Je suis tien.


–


Silence
Edgar Lee Masters


I have known the silence of the stars and of the sea,
And the silence of the city when it pauses,
And the silence of a man and a maid,
And the silence of the sick
When their eyes roam about the room.
And I ask: For the depths,
Of what use is language?
A beast of the field moans a few times
When death takes its young.
And we are voiceless in the presence of realities -
We cannot speak.


A curious boy asks an old solider
Sitting in front of the grocery store,
“How did you lose your leg?”
And the old soldier is struck with silence,
Or his mind flies away
Because he cannot concentrate it on Gettysburg.
It comes back jocosely
And he says, “A bear bit it off.”
And the boy wonders, while the old soldier
Dumbly, feebly lives over
The flashes of guns, the thunder of cannon,
The shrieks of the slain,
And himself lying on the ground,
And the hospital surgeons, the knives,
And the long days in bed.
But if he could describe it all
He would be an artist.
But if he were an artist there would be deeper wounds
Which he could not describe.


There is the silence of a great hatred,
And the silence of a great love,
And the silence of an embittered friendship.
There is the silence of a spiritual crisis,
Through which your soul, exquisitely tortured,
Comes with visions not to be uttered
Into a realm of higher life.
There is the silence of defeat.
There is the silence of those unjustly punished;
And the silence of the dying whose hand
Suddenly grips yours.
There is the silence between father and son,
When the father cannot explain his life,
Even though he be misunderstood for it.


There is the silence that comes between husband and wife.
There is the silence of those who have failed;
And the vast silence that covers
Broken nations and vanquished leaders.
There is the silence of Lincoln,
Thinking of the poverty of his youth.
And the silence of Napoleon
After Waterloo.
And the silence of Jeanne d’Arc
Saying amid the flames, “Blessed Jesus” -
Revealing in two words all sorrows, all hope.
And there is the silence of age,
Too full of wisdom for teh tongue to utter it
In words intelligible to those who have not lived
The great range of life.


And there is the silence of the dead.
If we who are in life cannot speak
Of profound experiences,
Why do you marvel that the dead
Do not tell you of death?
Their silence shall be interpreted
As we approach them.


–


Finale
Robert William Service


Here is this vale of sweet abiding,
My ultimate and dulcet home,
That gently dreams above the chiding
of restless and impatient foam;
Beyond the hazards of hell weather,
The harceling of wind and sea,
With timbers morticed tight together
My old hulk havens happily.

The dawn exultantly discloses
My lawn lit with mimosa gold;
The joy of January roses
Is with me when rich lands are cold;
Serene with bells of beauty chiming,
This dream domain to be belongs,
By sweet conspiracy of rhyming,
And virtue of some idle songs.

I thank the gracious Lord of Living
Who gave me power and will to write:
May I be worthy of His givingv
And win to merit in His sight. . . .
O merciful and mighty Master,
Though I have faltered in the past,
Your scribe I be. . . . Despite disaster
Let me be faithful to the last.

–

Le sable et l’écume
Khalil Gibran

Je marche éternellement sur ces rivages, entre le sable et l’écume. Le flux de la marée effacera l’empreinte de mes pas, et le vent emportera l’écume. Mais la mer et le rivage demeureront éternellement.

Ils me disent dans leur éveil: « Toi et le monde dans lequel tu vis n’êtes qu’un grain de sable sur le rivage infini d’une mer infinie. » Et dans mon rêve je leur réponds : « Je suis la mer infinie, et tous les mondes ne sont que des grains de sable sur mon rivage. »

Le Sphinx ne parla qu’une seule fois et dit : « Un grain de sable est un désert, et un désert est un grain de sable; à présent, taisons-nous à nouveau.» J’entendis le Sphinx, mais ne le compris pas.

Une perle est un temple bâti par la douleur autour d’un grain de sable. Quelle nostalgie bâtit nos corps et autour de quels grains ?

Le souvenir est une forme de rencontre.

L’oubli est une forme de liberté.

On ne peut atteindre l’aube, sinon par le sentier de la nuit.

Si l’hiver disait : « Le printemps est en mon coeur », qui le croirait ?

Chaque graine est une aspiration.

Je veux marcher avec tous ceux qui marchent. Je ne veux pas rester immobile pour regarder passer la procession.

Si je devais choisir entre le pouvoir d’écrire un poème et l’extase d’un poème non écrit, je choisirai l’extase. C’est une poésie meilleure.

La poésie n’est pas une opinion qu’on exprime. C’est une chanson qui s’élève d’une blessure saignante ou d’une bouche souriante.

Un poète est un roi détrôné assis parmi les cendres de son palais avec lesquelles il tente de façonner une image.

Si vous chantez la beauté bien que seul au coeur du désert, vous aurez un public.

La pensée est toujours la pierre d’achoppement de la poésie.

On dit que le rossignol se perce la poitrine avec une épine quand il chante son chant d’Amour. Il en est ainsi de nous. Comment chanterions-nous autrement ?

Le génie n’est que le chant d’un rossignol au début d’un long printemps.

Le chant qui est silencieux dans le coeur de la mère chante sur les lèvres de son enfant.

Nous ne vivons que pour découvrir la beauté. Tout le reste n’est qu’une forme d’attente.

L’Amour et le doute ne se parlent jamais.

* L’Amour est un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière.

Vous êtes vraiment indulgent quand vous pardonnez à des meurtriers qui n’ont jamais répandu le sang, à des voleurs qui n’ont jamais volé, et à des menteurs qui n’ont jamais menti.

Que dirai-je du poursuiveur qui joue le rôle du poursuivi ?

Je préfère être le dernier des hommes avec des rêves et le désir de les réaliser , plutôt que le plus éminent sans rêve ni désir.

La solitude est un orage silencieux qui brise toutes les branches mortes, mais qui plante cependant nos racines vivantes plus profondément dans le coeur vivant de la terre vivante.

Peut-être qu’un enterrement chez les hommes est un repas de noce chez les anges.

* Si la Voix lactée n’était pas en moi, comment aurais-je pu la voir ou la connaître ?

Une racine est une fleur qui méprise la renommée.

Le véritable grand homme est celui qui ne domine personne, et qui n’est dominé par personne.

Je ne puis croire que l’homme est médiocre simplement parce qu’il tue les criminels et les prophètes.

Je suis la flamme et je suis le buisson sec, et une partie de moi consume l’autre.

La naissance et la mort sont les plus nobles expressions du courage.

Un pré verdoyant se trouve entre l’érudit et le poète; Si l’érudit le traverse, il devient un sage; Si la poète le traverse, il devient un prophète.

Le véritable prince est celui qui trouve son trône dans le coeur du derviche.

Seuls ceux qui portent des secrets dans leurs coeurs peuvent deviner ceux qui sont enfouis dans les nôtres.

Nous choisissons nos joies et nos chagrins longtemps avant de les éprouver.

La tristesse n’est qu’un mur entre deux jardins.

Les fleurs du printemps sont les rêves de l’hiver racontés, au petit matin, à la table des anges.

Pendant longtemps vous avez été un rêve dans le sommeil de votre mère, et puis elle s’est éveillée pour vous donner naissance.

Il doit y avoir quelque chose d’étrangement sacré dans le sel. Puisqu’il est dans nos larmes et dans la mer.

Si vous vous asseyiez sur un nuage, vous ne verriez pas la frontière entre un pays et un autre. Il est bien regrettable que vous ne puissiez vous asseoir sur un nuage.

Il y a sept siècles, sept blanches colombes s’envolèrent d’une vallée profonde vers le sommet enneigé d’une montagne. Un des sept hommes qui observait leur vol dit : « Je vois une tache noire sur l’aile de la septième colombe. » Aujourd’hui, les gens dans la vallée parlent de sept colombes noires qui volèrent au-dessus de la montagne enneigée.

J’aspire à l’éternité parce que j’y rencontrerai les poèmes que je n’ai pas écrits et les tableaux que je n’ai pas peints.

–

La nuit de mai
Alfred de Musset

LA MUSE

Poète, prends ton luth et me donne un baiser;
La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore,
Le printemps naît ce soir; les vents vont s’embraser;
Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

LE POÈTE

Comme il fait noir dans la vallée!
J’ai cru qu’une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l’herbe fleurie;
C’est une étrange rêverie;
Elle s’efface et disparaît.

LA MUSE

Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zéphyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.
Écoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée.
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir: l’immortelle nature
Se remplit de parfums, d’amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

LE POÈTE

Pourquoi mon coeur bat-il si vite?
Qu’ai-je donc en moi qui s’agite
Dont je me sens épouvanté?
Ne frappe-t-on pas à ma porte?
Pourquoi ma lampe à demi morte
M’éblouit-elle de clarté?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
Qui vient? qui m’appelle? – Personne.
Je suis seul; c’est l’heure qui sonne;
Ô solitude! ô pauvreté!

LA MUSE

Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet; la volupté l’oppresse,
Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu.
Ô paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
Ah! je t’ai consolé d’une amère souffrance!
Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d’amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance;
J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m’appelle,
Ô ma pauvre Muse! est-ce toi?
Ô ma fleur! ô mon immortelle!
Seul être pudique et fidèle
Où vive encor l’amour de moi!
Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde,
C’est toi, ma maîtresse et ma soeur!
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d’or qui m’inonde
Les rayons glisser dans mon coeur.

LA MUSE

Poète, prends ton luth; c’est moi, ton immortelle,
Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur;
Quelque amour t’est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées,
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu,
Éveillons au hasard les échos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où l’on oublie;
Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous.
Voici la verte Écosse et la brune Italie,
Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,
Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes,
Et Messa la divine, agréable aux colombes,
Et le front chevelu du Pélion changeant;
Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent
Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,
La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer?
D’où vont venir les pleurs que nous allons verser?
Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,
Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,
Secouait des lilas dans sa robe légère,
Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait?
Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie?
Tremperons-nous de sang les bataillons d’acier?
Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie?
Jetterons-nous au vent l’écume du coursier?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison céleste, allume nuit et jour
L’huile sainte de vie et d’éternel amour?
Crierons-nous à Tarquin: “Il est temps, voici l’ombre!”
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?
Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers?
Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés?
La biche le regarde; elle pleure et supplie;
Sa bruyère l’attend; ses faons sont nouveau-nés;
Il se baisse, il l’égorge, il jette à la curée
Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant.
Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
S’en allant à la messe, un page la suivant,
Et d’un regard distrait, à côté de sa mère,
Sur sa lèvre entr’ouverte oubliant sa prière?
Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier,
Résonner l’éperon d’un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la naïve romance
Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours?
Vêtirons-nous de blanc une molle élégie?
L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains
Avant que l’envoyé de la nuit éternelle
Vînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile,
Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains?
Clouerons-nous au poteau d’une satire altière
Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire,
Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance,
Sur le front du génie insulter l’espérance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali?
Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire;
Mon aile me soulève au souffle du printemps.
Le vent va m’emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi! Dieu m’écoute; il est temps.

LE POÈTE

S’il ne te faut, ma soeur chérie,
Qu’un baiser d’une lèvre amie
Et qu’une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine;
De nos amours qu’il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l’espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le coeur.

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau?
Ô poète ! un baiser, c’est moi qui te le donne.
L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C’est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du coeur:
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L’Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son coeur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le coeur.
Leurs déclamations sont comme des épées:
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

LE POÈTE

Ô Muse! spectre insatiable,
Ne m’en demande pas si long.
L’homme n’écrit rien sur le sable
À l’heure où passe l’aquilon.
J’ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j’ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j’en pourrais dire,
Si je l’essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

–

Le gel
Émile Verhaeren

Ce soir, un grand ciel clair, surnaturel, abstrait,
Froid d’étoiles, infiniment inaccessible
A la prière humaine, un grand ciel clair paraît.
Il fige en son miroir l’éternité visible.

Le gel étreint cet infini d’argent et d’or,
Le gel étreint, les vents, la grève et le silence
Et les plaines et les plaines; le gel qui mord
Les lointains bleus, où les astres pointent leur lance.

Silencieux, les bois, la mer et ce grand ciel
Et sa lueur immobile et dardante!
Et rien qui remuera cet ordre essentiel
Et ce règne de neige acerbe et corrodante.

Immutabilité totale. On sent du fer
Et des étaux serrer son coeur morne et candide;
Et la crainte saisit d’un immortel hiver
Et d’un grand Dieu soudain, glacial et splendide.

–

Je travaille
Victor Hugo

Amis, je me remets à travailler; j’ai pris
Du papier sur ma table, une plume, et j’écris;
J’écris des vers, j’écris de la prose; je songe.
Je fais ce que je puis pour m’ôter du mensonge,
Du mal, de l’égoïsme et de l’erreur; j’entends
Bruire en moi le gouffre obscur des mots flottants;
Je travaille.

Ce mot, plus profond qu’aucun autre,
Est dit par l’ouvrier et redit par l’apôtre;
Le travail est devoir et droit, et sa fierté
C’est d’être l’esclavage étant la liberté.
Le forçat du devoir et du travail est libre.

Mais quoi! penseur, tu vas remettre en équilibre
Au fond de ton esprit, qu’occupaient d’autres soins,
L’idée avec le mot, le plus avec le moins!
De la prose! pourquoi? des vers! pourquoi? des rimes!
Des phrases! A quoi bon? A quoi bon les abîmes,
Les mystères, la vie et la mort, les secrets
De la croissance étrange et sombre des forêts
Et des peuples, et l’ombre où croulent les empires,
Et toute cette énigme humaine où les Shakespeares
Plongeaient, et que fouillaient, les yeux tout grands ouverts,
Tacite avec sa prose et Dante avec son vers?
A quoi bon la beauté, l’art, la forme, le style?
Lucrèce et le spondée, Horace et le dactyle,
Et tous ces arrangeurs de mètres et de mots,
Pindare, Eschyle, Job, Plaute, Isaïe, Amos?
A quoi bon ce qui fait l’homme grand sur la terre?

Ceux qui parlent ainsi feraient mieux de se taire;
Je connais dès longtemps leur vaine objection.

L’art est la roue immense, et j’en suis l’Ixion.

Je travaille. A quoi? Mais… à tout; car la pensée
Est une vaste porte à chaque instant poussée
Par ces passants qu’on nomme Honneur, Devoir, Raison,
Deuil, et qui tous ont droit d’entrer dans la maison.
Je regarde là-haut le jour éternel poindre;
A qui voit plus de ciel la terre semble moindre;
J’offre aux morts, dans mon âme en proie au choc des vents,
Leur souvenir accru de l’oubli des vivants.
Oui, je travaille, amis! oui, j’écris, oui, je pense!
L’apaisement superbe étant la récompense
De l’homme qui, saignant, et calme néanmoins,
Tâche de songer plus afin de souffrir moins.

Le souffle universel m’enveloppe et me gagne.
Le lointain avenir, lueur de la montagne,
M’apparaît par-dessus tous les noirs horizons.
C’est par ces rêves-là que nous nous redressons!

Ô frisson du songeur qui redevient prohpète!
Le travail, cette chose inexprimable, faite
De vertige, d’effort, de joug, de volonté,
Vient quand nous l’appelons, nous jette une clarté
Subite, et verse en nous tous les généreux zèles,
Et, docile, ardent, fier, ouvrant de brusques ailes,
Écartant les douleurs ainsi que les rameaux,
Nous emporte à travers l’infini, loin des maux,
Loin de la terre, loin du malheur, loin du vice,
Comme un aigle qu’on a dans l’ombre à son service.

–

Mon corps
Odilon-Jean Périer

Corps violent, redoutable, honteux,
Corps de poète habitué aux larmes,
Qui te secoue ainsi, qui te désarme?
(Bruxelles dort orné de mille feux)

Dans le pays de la bonne souffrance
(Rappelle-toi cette maison des champs)
Archange infirme ivre de ton silence,
N’attendais-tu qu’un amour plus pressant?

On connaît bien le gouffre où je me penche,
La Muse morte y couche entre ses dieux.

Regardez tous (c’est une page blanche)
Et enterrez les poètes chez eux.

–

Octobre
Alphonse Beauregard

Les petits savoyards sont de retour, et déjà leur cri
interroge l’écho sonore du quartier; comme les hiron-
delles suivent le printemps, ils précèdent l’hiver.

Octobre, le courrier de l’hiver, heurte à la porte de
nos demeures. Une pluie intermittente inonde la vitre
offusquée, et le vent jonche des feuilles mortes du
platane le perron solitaire.

Voici venir les veillées de famille, si délicieuses
quand tout au dehors est neige, verglas et brouillard,
et que les jacinthes fleurissent sur la cheminée, à la
tiède atmosphère du salon.

Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, Noël et
ses bougies, le jour de l’an et ses joujoux, les Rois
et leur fève, le carnaval et sa marotte.

Et Pasques, enfin, Pasques aux hymnes matinales et
joyeuses, Pasques dont les jeunes filles reçoivent la
blanche hostie et les oeufs rouges!

Alors un peu de cendre aura effacé de nos fronts l’ennui
de six mois d’hiver, et les petits savoyards salueront
du haut de la colline le hameau natal.

snippets, as many are quite long. Here, for the curious, are those poems in their entirety. / J’ai citée plusieurs poèmes sur ce blog; d’habitude, je mets seulement des extraits de ces poèmes. Voici, pour les curieux, les poèmes complets.


–


A l’amour
Marceline Desbordes-Valmore, Elégies


Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs,
Ces lettres qui font mon supplice,
Ce portrait qui fut ton complice;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs.


Je te rends ce trésor funeste,
Ce froid témoin de mon affreux ennui.
Ton souvenir brûlant, que je déteste,
Sera bientôt froid comme lui.


Oh! Reprends tout. Si ma main tremble encore,
C’est que j’ai cru te voir sous ces traits que j’abhorre.
Oui, j’ai cru rencontrer le regard d’un trompeur;
Ce fantôme a troublé mon courage timide.


Ciel! On peut donc mourir à l’aspect d’un perfide,
Si ton ombre fait tant de peur!
Comme ces feux errants dont le reflet égare,
La flamme de ses yeux a passé devant moi;


Je rougis d’oublier qu’enfin tout nous sépare;
Mais je n’en rougis que pour toi.
Que mes froids sentiments s’expriment avec peine!
Amour… que je te hais de m’apprendre la haine!


Eloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs,
Ces lettres, qui font mon supplice,
Ce portrait, qui fut ton complice;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs!


Cache au moins ma colère au cruel qui t’envoie,
Dis que j’ai tout brisé, sans larmes, sans efforts;
En lui peignant mes douloureux transports,
Tu lui donnerais trop de joie.


Reprends aussi, reprends les écrits dangereux,
Où, cachant sous des fleurs son premier artifice,
Il voulut essayer sa cruauté novice
Sur un coeur simple et malheureux.


Quand tu voudras encore égarer l’innocence,
Quand tu voudras voir brûler et languir,
Quand tu voudras faire aimer et mourir,
N’emprunte pas d’autre éloquence.


L’art de séduire est là, comme il est dans son coeur
Va! Tu n’as plus besoin d’étude.
Sois léger par penchant, ingrat par habitude,
Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur.


Ne change rien aux aveux pleins de charmes
Dont la magie entraîne au désespoir:
Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir,
Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes…


Il n’ose me répondre, il s’envole… il est loin.
Puisse-t-il d’un ingrat éterniser l’absence!
Il faudrait par fierté sourire en sa présence:
J’aime mieux souffrir sans témoin.


Il ne reviendra plus, il sait que je l’abhorre;
Je l’ai dit à l’amour, qui déjà s’est enfui.
S’il osait revenir, je le dirais encore:
Mais on approche, on parle… hélas! Ce n’est pas lui!


–


Aux Arbres
Victor Hugo, Les contemplations


Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
Au gré des envieux, la foule loue et blâme;
Vous me connaissez, vous! – vous m’avez su souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
La contemplation m’emplit le coeur d’amour.
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l’oeil dans l’herbe profonde,
L’étude d’un atome et l’étude du monde.
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu!
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence!
La haine sur mon nom répand en vain son fiel;
Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!


Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime!
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
Forêt! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
Et que je veux dormir quand je m’endormirai.


–


The Tenth Elegy [original version, fragmentary]
Rainer Maria Rilke, Duino Elegies, trans. Stephen Mitchell


Someday, emerging at last from the
violent insight,
let me sing out jubilation and praise to
assenting angels.
Let not even one of the clearly-struck
hammers of my heart
fail to sound because of a slack, a
doubtful,
or an ill-tempered string. Let my
joyfully streaming face
make me more radiant; let my hidden
weeping arise
and blossom. How dear you will be to
me then, you nights
of anguish. Why didn’t I kneel more
deeply to accept you,
inconsolable sisters, and, surrendering,
lose myself
in your loosened hair. How we squander
our hours of pain.
How we gaze beyond them into the
bitter duration
to see if they have an end. Though
they are really
seasons of us, our winter-enduring
foliage, ponds, meadows, our
inborn landscape,
where birds and reed-dwelling creatures
are at home.


High overhead, isn’t half of the night
sky standing
above the sorrow in us, the disquieted
garden?
Imagine that you no longer walked
through your grief grown wild,
no longer looked at the stars through
the jagged leaves
of the dark tree of pain, and the
enlarging moonlight
no longer exalted fate’s ruins so high
that among them you felt like the last
of some ancient race.
Nor would smiles any longer exist,
the consuming smiles
of those you lost over there – with so
little violence,
once they were past, did they purely
enter your grief.
(Almost like the girl who has just said
yes to the lover
who begged her, so many weeks, and
she brings him astonished
to the garden gate and, reluctant, he
walks away,
giddy with joy; and then, amid this
new parting,
a step disturbs her; she waits; and her
glance in its fullness
sinks totally into a stranger’s: her
virgin glance
that endlessly comprehends him, the
outsider, who was meant for her;
the wandering other, who eternally
was meant for her.
Echoing, he walks by.) That is how,
always, you lost:
never as one who possesses, but like
someone dying
who, bending into the moist breeze
of an evening in March,
loses the springtime, alas, in the
throats of the birds.


Far too much you belong to grief. If
you could forget her -
even the least of these figures so
infinitely painted -
you would call down, shout down,
hoping they might still be
curious,
one of the angels (those beings
unmighty in grief)
who, as his face darkened, would try
again and again
to describe the way you kept sobbing,
long ago, for her.
Angel, what was it like? And he would
imitate you and never
understand that it was pain, as after a
calling bird
one tries to repeat the innocent voice
it is filed with.


–


Il fait froid
Victor Hugo, Les contemplations


L’hiver blanchit le dur chemin
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main;
La haine souffle sur ta joie.


La neige emplit le noir sillon.
La lumière est diminuée…
Ferme ta porte à l’aquilon!
Ferme ta vitre à la nuée!


Et puis laisse ton coeur ouvert!
Le coeur, c’est la sainte fenêtre.
Le soleil de brume est couvert;
Mais Dieu va rayonner peut-être!


Doute du bonheur, fruit mortel;
Doute de l’homme plein d’envie;
Doute du prêtre et de l’autel;
Mais crois à l’amour, ô ma vie!


Crois à l’amour, toujours entier,
Toujours brillant sous tous les voiles!
A l’amour, tison du foyer!
A l’amour, rayon des étoiles!


Aime, et ne désespère pas.
Dams ton âme, où parfois je passe,
Où mes vers chuchotent tout bas,
Laisse chaque chose à sa place.


La fidélité sans ennui,
La paix des vertus élevées,
Et l’indulgence pour autrui,
Eponge des fautes lavées.


Dans ta pensée où tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s’éclaire de ce qui brûle.


A ces démons d’inimitié
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse leur en pitié
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.


La haine, c’est l’hiver du coeur.
Plains-les! mais garde ton courage.
Garde ton souvenir vainqueur;
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage!


Garde ton amour éternel.
L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme?
Dieu ne retire rien du ciel;
Ne retire rien de ton âme!


–


Quand je serai guérie
Sabine Sicaud, Douleur, je vous déteste


Filiou, quand je serai guérie,
Je ne veux voir que des choses très belles…


De somptueuses fleurs, toujours fleuries;
Des paysages qui toujours se renouvellent,
Des couchers de soleil miraculeux, des villes
Pleines de palais blancs, de ponts, de campaniles
Et de lumières scintillantes… Des visages
Très beaux, très gais; des danses
Comme dans ces ballets auxquels je pense,
Interprétés par Jean Borlin. Je veux des plages
Au décor de féerie,
Avec des étrangers sportifs aux noms de princes,
Des étrangères en souliers de pierreries
Et de splendides chiens neigeux au jambes minces.


Je veux, frôlés de Rolls silencieuses,
De longs troittoirs de velours blond. Terrasses,
Orchestres bourdonnant de musiques heureuses…
Vois-tu, Filliou, le Carnaval qui passe?
La Riviera débordante de roses?
J’ai besoin de ne voir un instant que ces choses
Quand je serai guérie!


J’aurai ce châle aux éclatantes broderies
Qui fait songers aux courses espagnoles,
Des cheveux courts en auréole
Comme Maë Murray, des yeux qui rient,
Un teint de cuivre et l’air, non pas d’être guérie,
Mais de n’avoir jamais connu de maladie!


J’aurai tous les parfums, “les plus rares qui soient”,
Une chambre moderne aux nuances hardies,
Une piscine rouge et des coussins de soie
Un peu cubistes. J’ai besoin de fantaisie…


J’ai besoin de sorbets et de liqueurs glacées,
De fruits craquants, de raisins doux, d’amandes fraîches.
Peut-être d’ambroisie…
Ou simplement de mordre au coeur neuf d’une pêche?


J’ai besoin d’oublier tant de sombres pensées,
Tant de bols de tisane et d’heures accablantes!
Il me faudra, vois-tu, des choses si vivantes
Et si belles, Filliou… si belles – ou si gaies!


Nul ne sait à quel point nous sommes fatiguées,
Toutes deux, de ce gris de la tapisserie,
De l’armoire immobile et de ces noires baies
Que la laurier nous tend derrière la fenêtre.


Tant de voyages, dis, de pays à connaître,
De choses qu’on rêvait, qui pourront être
Quand je serai guérie…


–


Birds in the Night
Paul Verlaine, Romances sans paroles


Vous n’avez eu toute patience:
Cela se comprend par malheur, de reste
Vous êtes si jeune! Et l’insouciance,
C’est le lot amer de l’âge céleste!


Vous n’avez pas eu toute la douceur.
Cela par malheur d’ailleurs se comprend;
Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur,
Que votre coeur doit être indifférent!


Aussi, me voici plein de pardons chastes,
Non, certes! joyeux, mais très calme en somme
Bien que je déplore en ces mois néfastes
D’être, grâce à vous, le moins heureux homme.


Et vous voyez bien que j’avais raison
Quand je vous disais, dans me moments noirs,
Que vos yeux, foyers de mes vieux espoirs,
Ne couvaient plus rien que la trahison.


Vous juriez alors que c’était mensonge
Et votre regard qui mentait lui-même
Flambait comme un feu mourant qu’on prolonge,
Et de votre voix vous disiez: « Je t’aime! »


Hélas! on se prend toujours au désir
Qu’on a d’être heureux malgré la saison…
Mais ce fut un jour plein d’amer plaisir
Quand je m’aperçus que j’avais raison!


Aussi bien pourquoi me mettrais-je à geindre?
Vous ne m’aimiez pas, l’affaire est conclue,
Et, ne voulant pas qu’on ose me plaindre,
Je souffrirai d’une âme résolue.


Oui! je souffrirai, car je vous aimais!
Mais je souffrirai comme un bon soldat
Blessé qui s’en va dormir à jamais
Plein d’amour pour quelque pays ingrat.


Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie.
Encor que de vous vienne ma souffrance,
N’êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,
Aussi jeune, aussi folle que la France?


Or, je ne veux pas – le puis-je d’abord? -
Plonger dans ceci mes regards mouillés.
Pourtant mon amour que vous croyez mort
A peut-être enfin les yeux dessillés.


Mon amour qui n’est plus que souvenance,
Quoique sous vos coups il saigne et qu’il pleure
Encore et qu’il doive, à ce que je pense,
Souffrir longtemps jusqu’à ce qu’il en meure,


Peut-être a raison de croire entrevoir
En vous un remords (Qui n’est pas banal)
Et d’entendre dire, en son désespoir,
À votre mémoire: « Ah! fi! que c’est mal! »


Je vous vois encor. J’entrouvris la porte.
Vous étiez au lit comme fatiguée.
Mais, ô corps léger que l’amour emporte,
Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.


Ô quels baisers, quels enlacements fous!
J’en riais moi-même à travers mes pleurs.
Certes, ces instants seront, entre tous,
Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.


Je ne veux revoir de votre sourire
Et de vos bons yeux en cette occurrence
Et de vous enfin, qu’il faudrait maudire,
Et du piège exquis, rien que l’apparence.


Je vous vois encore! En robe d’été
Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.
Mais vous n’aviez plus l’humide gaîté,
Du plus délirant de tous nos tantôts.


La petite épouse et la fille aînée
Était reparue avec la toilette
Et c’était déjà notre destinée
Qui me regardait sous votre voilette.


Soyez pardonnée! Et c’est pour cela
Que je garde, hélas! avec quelque orgueil
En mon souvenir, qui vous cajola,
L’éclair de côté que coulait votre oeil.


Par instants je suis le Pauvre Navire
Qui court démâté parmi la tempête
Et, ne voyant pas Notre-Dame luire,
Pour l’engouffrement en priant s’apprête.


Par instants je meurs la mort du Pécheur
Qui se sait damné s’il n’est confessé
Et, perdant l’espoir de nul confesseur,
Se tord dans l’Enfer, qu’il a devancé.


Ô mais! par instants, j’ai l’extase rouge
Du premier chrétien sous la dent rapace,
Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge
Un poil de sa chair, un nerf de sa face!


–


The Waste Land
T.S. Eliot


April is the cruellest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory out of desire, stirring
Dull roots with spring rain.
Winter kept us warm, covering
Earth in a forgetful snow, feeding
A little life with dried tubers.


–


Déclaration
Alphonse Beauregard


Femme, sitôt que ton regard
Eut transpercé mon existence,
J’ai renié vingt espérances,
J’ai brisé, d’un geste hagard,
Mes dieux, mes amitiés anciennes,
Toutes les lois, toutes les chaînes,
Et du passé fait un brouillard.

J’ai purifié de scories
Mes habitudes et mes goûts ;
J’ai précipité dans l’égout
D’étourdissantes jongleries ;
J’ai vaincu l’effroi de la mort,
Je me suis voulu libre et fort,
Beau comme un prince de féerie.

J’ai franchi les rires narquois,
Subi des faces abhorrées,
Livré mes biens à la curée
Afin de m’approcher de toi.
Devant moi hurlaient les menaces,
J’ai méprisé leurs cris voraces
Et j’ai marché, marché tout droit.

J’ai découvert, pour mon offrande,
Un monde fertile en plaisirs ;
J’ai pesé tes moindres désirs,
Je sais où vont les jeunes bandes,
Je connais théâtres et bals ;
J’ai dans les mains un carnaval,
Dans le coeur, ce que tu demandes.

Pour la rencontre, j’ai prévu
Quand je pourrais quitter l’ouvrage,
La route à suivre, un temps d’orage,
Et jusqu’au perfide impromptu.
J’ai tremblé que point ne te plaisent
Les tapis, les miroirs, les chaises.
J’ai tout préparé, j’ai tout vu.

J’ai mesuré mon art de plaire,
Mes faiblesses et ma fierté,
Les mots, l’accent à leur prêter ;
J’ai calculé d’être sincère, Triste ou gai, confiant, rêveur.
Je me suis paré de pudeur,
De force et de grâce légère.

Et me voici, prends-moi, je viens
Frémissant, comme au sacrifice,
T’offrir, à toi l’inspiratrice,
Mon être affamé de liens,
Mon être entier qui te réclame.
Donne tes mains, donne ton âme,
Tes yeux, tes lèvres… Je suis tien.


–


Silence
Edgar Lee Masters


I have known the silence of the stars and of the sea,
And the silence of the city when it pauses,
And the silence of a man and a maid,
And the silence of the sick
When their eyes roam about the room.
And I ask: For the depths,
Of what use is language?
A beast of the field moans a few times
When death takes its young.
And we are voiceless in the presence of realities -
We cannot speak.


A curious boy asks an old solider
Sitting in front of the grocery store,
“How did you lose your leg?”
And the old soldier is struck with silence,
Or his mind flies away
Because he cannot concentrate it on Gettysburg.
It comes back jocosely
And he says, “A bear bit it off.”
And the boy wonders, while the old soldier
Dumbly, feebly lives over
The flashes of guns, the thunder of cannon,
The shrieks of the slain,
And himself lying on the ground,
And the hospital surgeons, the knives,
And the long days in bed.
But if he could describe it all
He would be an artist.
But if he were an artist there would be deeper wounds
Which he could not describe.


There is the silence of a great hatred,
And the silence of a great love,
And the silence of an embittered friendship.
There is the silence of a spiritual crisis,
Through which your soul, exquisitely tortured,
Comes with visions not to be uttered
Into a realm of higher life.
There is the silence of defeat.
There is the silence of those unjustly punished;
And the silence of the dying whose hand
Suddenly grips yours.
There is the silence between father and son,
When the father cannot explain his life,
Even though he be misunderstood for it.


There is the silence that comes between husband and wife.
There is the silence of those who have failed;
And the vast silence that covers
Broken nations and vanquished leaders.
There is the silence of Lincoln,
Thinking of the poverty of his youth.
And the silence of Napoleon
After Waterloo.
And the silence of Jeanne d’Arc
Saying amid the flames, “Blessed Jesus” -
Revealing in two words all sorrows, all hope.
And there is the silence of age,
Too full of wisdom for teh tongue to utter it
In words intelligible to those who have not lived
The great range of life.


And there is the silence of the dead.
If we who are in life cannot speak
Of profound experiences,
Why do you marvel that the dead
Do not tell you of death?
Their silence shall be interpreted
As we approach them.


–


Finale
Robert William Service


Here is this vale of sweet abiding,
My ultimate and dulcet home,
That gently dreams above the chiding
of restless and impatient foam;
Beyond the hazards of hell weather,
The harceling of wind and sea,
With timbers morticed tight together
My old hulk havens happily.

The dawn exultantly discloses
My lawn lit with mimosa gold;
The joy of January roses
Is with me when rich lands are cold;
Serene with bells of beauty chiming,
This dream domain to be belongs,
By sweet conspiracy of rhyming,
And virtue of some idle songs.

I thank the gracious Lord of Living
Who gave me power and will to write:
May I be worthy of His givingv
And win to merit in His sight. . . .
O merciful and mighty Master,
Though I have faltered in the past,
Your scribe I be. . . . Despite disaster
Let me be faithful to the last.

–

Le sable et l’écume
Khalil Gibran

Je marche éternellement sur ces rivages, entre le sable et l’écume. Le flux de la marée effacera l’empreinte de mes pas, et le vent emportera l’écume. Mais la mer et le rivage demeureront éternellement.

Ils me disent dans leur éveil: « Toi et le monde dans lequel tu vis n’êtes qu’un grain de sable sur le rivage infini d’une mer infinie. » Et dans mon rêve je leur réponds : « Je suis la mer infinie, et tous les mondes ne sont que des grains de sable sur mon rivage. »

Le Sphinx ne parla qu’une seule fois et dit : « Un grain de sable est un désert, et un désert est un grain de sable; à présent, taisons-nous à nouveau.» J’entendis le Sphinx, mais ne le compris pas.

Une perle est un temple bâti par la douleur autour d’un grain de sable. Quelle nostalgie bâtit nos corps et autour de quels grains ?

Le souvenir est une forme de rencontre.

L’oubli est une forme de liberté.

On ne peut atteindre l’aube, sinon par le sentier de la nuit.

Si l’hiver disait : « Le printemps est en mon coeur », qui le croirait ?

Chaque graine est une aspiration.

Je veux marcher avec tous ceux qui marchent. Je ne veux pas rester immobile pour regarder passer la procession.

Si je devais choisir entre le pouvoir d’écrire un poème et l’extase d’un poème non écrit, je choisirai l’extase. C’est une poésie meilleure.

La poésie n’est pas une opinion qu’on exprime. C’est une chanson qui s’élève d’une blessure saignante ou d’une bouche souriante.

Un poète est un roi détrôné assis parmi les cendres de son palais avec lesquelles il tente de façonner une image.

Si vous chantez la beauté bien que seul au coeur du désert, vous aurez un public.

La pensée est toujours la pierre d’achoppement de la poésie.

On dit que le rossignol se perce la poitrine avec une épine quand il chante son chant d’Amour. Il en est ainsi de nous. Comment chanterions-nous autrement ?

Le génie n’est que le chant d’un rossignol au début d’un long printemps.

Le chant qui est silencieux dans le coeur de la mère chante sur les lèvres de son enfant.

Nous ne vivons que pour découvrir la beauté. Tout le reste n’est qu’une forme d’attente.

L’Amour et le doute ne se parlent jamais.

* L’Amour est un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière.

Vous êtes vraiment indulgent quand vous pardonnez à des meurtriers qui n’ont jamais répandu le sang, à des voleurs qui n’ont jamais volé, et à des menteurs qui n’ont jamais menti.

Que dirai-je du poursuiveur qui joue le rôle du poursuivi ?

Je préfère être le dernier des hommes avec des rêves et le désir de les réaliser , plutôt que le plus éminent sans rêve ni désir.

La solitude est un orage silencieux qui brise toutes les branches mortes, mais qui plante cependant nos racines vivantes plus profondément dans le coeur vivant de la terre vivante.

Peut-être qu’un enterrement chez les hommes est un repas de noce chez les anges.

* Si la Voix lactée n’était pas en moi, comment aurais-je pu la voir ou la connaître ?

Une racine est une fleur qui méprise la renommée.

Le véritable grand homme est celui qui ne domine personne, et qui n’est dominé par personne.

Je ne puis croire que l’homme est médiocre simplement parce qu’il tue les criminels et les prophètes.

Je suis la flamme et je suis le buisson sec, et une partie de moi consume l’autre.

La naissance et la mort sont les plus nobles expressions du courage.

Un pré verdoyant se trouve entre l’érudit et le poète; Si l’érudit le traverse, il devient un sage; Si la poète le traverse, il devient un prophète.

Le véritable prince est celui qui trouve son trône dans le coeur du derviche.

Seuls ceux qui portent des secrets dans leurs coeurs peuvent deviner ceux qui sont enfouis dans les nôtres.

Nous choisissons nos joies et nos chagrins longtemps avant de les éprouver.

La tristesse n’est qu’un mur entre deux jardins.

Les fleurs du printemps sont les rêves de l’hiver racontés, au petit matin, à la table des anges.

Pendant longtemps vous avez été un rêve dans le sommeil de votre mère, et puis elle s’est éveillée pour vous donner naissance.

Il doit y avoir quelque chose d’étrangement sacré dans le sel. Puisqu’il est dans nos larmes et dans la mer.

Si vous vous asseyiez sur un nuage, vous ne verriez pas la frontière entre un pays et un autre. Il est bien regrettable que vous ne puissiez vous asseoir sur un nuage.

Il y a sept siècles, sept blanches colombes s’envolèrent d’une vallée profonde vers le sommet enneigé d’une montagne. Un des sept hommes qui observait leur vol dit : « Je vois une tache noire sur l’aile de la septième colombe. » Aujourd’hui, les gens dans la vallée parlent de sept colombes noires qui volèrent au-dessus de la montagne enneigée.

J’aspire à l’éternité parce que j’y rencontrerai les poèmes que je n’ai pas écrits et les tableaux que je n’ai pas peints.

–

La nuit de mai
Alfred de Musset

LA MUSE

Poète, prends ton luth et me donne un baiser;
La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore,
Le printemps naît ce soir; les vents vont s’embraser;
Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

LE POÈTE

Comme il fait noir dans la vallée!
J’ai cru qu’une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l’herbe fleurie;
C’est une étrange rêverie;
Elle s’efface et disparaît.

LA MUSE

Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zéphyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.
Écoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée.
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir: l’immortelle nature
Se remplit de parfums, d’amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

LE POÈTE

Pourquoi mon coeur bat-il si vite?
Qu’ai-je donc en moi qui s’agite
Dont je me sens épouvanté?
Ne frappe-t-on pas à ma porte?
Pourquoi ma lampe à demi morte
M’éblouit-elle de clarté?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
Qui vient? qui m’appelle? – Personne.
Je suis seul; c’est l’heure qui sonne;
Ô solitude! ô pauvreté!

LA MUSE

Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet; la volupté l’oppresse,
Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu.
Ô paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
Ah! je t’ai consolé d’une amère souffrance!
Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d’amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance;
J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m’appelle,
Ô ma pauvre Muse! est-ce toi?
Ô ma fleur! ô mon immortelle!
Seul être pudique et fidèle
Où vive encor l’amour de moi!
Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde,
C’est toi, ma maîtresse et ma soeur!
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d’or qui m’inonde
Les rayons glisser dans mon coeur.

LA MUSE

Poète, prends ton luth; c’est moi, ton immortelle,
Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur;
Quelque amour t’est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées,
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu,
Éveillons au hasard les échos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où l’on oublie;
Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous.
Voici la verte Écosse et la brune Italie,
Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,
Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes,
Et Messa la divine, agréable aux colombes,
Et le front chevelu du Pélion changeant;
Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent
Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,
La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer?
D’où vont venir les pleurs que nous allons verser?
Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,
Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,
Secouait des lilas dans sa robe légère,
Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait?
Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie?
Tremperons-nous de sang les bataillons d’acier?
Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie?
Jetterons-nous au vent l’écume du coursier?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison céleste, allume nuit et jour
L’huile sainte de vie et d’éternel amour?
Crierons-nous à Tarquin: “Il est temps, voici l’ombre!”
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?
Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers?
Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés?
La biche le regarde; elle pleure et supplie;
Sa bruyère l’attend; ses faons sont nouveau-nés;
Il se baisse, il l’égorge, il jette à la curée
Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant.
Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
S’en allant à la messe, un page la suivant,
Et d’un regard distrait, à côté de sa mère,
Sur sa lèvre entr’ouverte oubliant sa prière?
Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier,
Résonner l’éperon d’un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la naïve romance
Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours?
Vêtirons-nous de blanc une molle élégie?
L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains
Avant que l’envoyé de la nuit éternelle
Vînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile,
Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains?
Clouerons-nous au poteau d’une satire altière
Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire,
Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance,
Sur le front du génie insulter l’espérance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali?
Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire;
Mon aile me soulève au souffle du printemps.
Le vent va m’emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi! Dieu m’écoute; il est temps.

LE POÈTE

S’il ne te faut, ma soeur chérie,
Qu’un baiser d’une lèvre amie
Et qu’une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine;
De nos amours qu’il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l’espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le coeur.

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau?
Ô poète ! un baiser, c’est moi qui te le donne.
L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C’est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du coeur:
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L’Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son coeur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le coeur.
Leurs déclamations sont comme des épées:
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

LE POÈTE

Ô Muse! spectre insatiable,
Ne m’en demande pas si long.
L’homme n’écrit rien sur le sable
À l’heure où passe l’aquilon.
J’ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j’ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j’en pourrais dire,
Si je l’essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

–

Le gel
Émile Verhaeren

Ce soir, un grand ciel clair, surnaturel, abstrait,
Froid d’étoiles, infiniment inaccessible
A la prière humaine, un grand ciel clair paraît.
Il fige en son miroir l’éternité visible.

Le gel étreint cet infini d’argent et d’or,
Le gel étreint, les vents, la grève et le silence
Et les plaines et les plaines; le gel qui mord
Les lointains bleus, où les astres pointent leur lance.

Silencieux, les bois, la mer et ce grand ciel
Et sa lueur immobile et dardante!
Et rien qui remuera cet ordre essentiel
Et ce règne de neige acerbe et corrodante.

Immutabilité totale. On sent du fer
Et des étaux serrer son coeur morne et candide;
Et la crainte saisit d’un immortel hiver
Et d’un grand Dieu soudain, glacial et splendide.

–

Je travaille
Victor Hugo

Amis, je me remets à travailler; j’ai pris
Du papier sur ma table, une plume, et j’écris;
J’écris des vers, j’écris de la prose; je songe.
Je fais ce que je puis pour m’ôter du mensonge,
Du mal, de l’égoïsme et de l’erreur; j’entends
Bruire en moi le gouffre obscur des mots flottants;
Je travaille.

Ce mot, plus profond qu’aucun autre,
Est dit par l’ouvrier et redit par l’apôtre;
Le travail est devoir et droit, et sa fierté
C’est d’être l’esclavage étant la liberté.
Le forçat du devoir et du travail est libre.

Mais quoi! penseur, tu vas remettre en équilibre
Au fond de ton esprit, qu’occupaient d’autres soins,
L’idée avec le mot, le plus avec le moins!
De la prose! pourquoi? des vers! pourquoi? des rimes!
Des phrases! A quoi bon? A quoi bon les abîmes,
Les mystères, la vie et la mort, les secrets
De la croissance étrange et sombre des forêts
Et des peuples, et l’ombre où croulent les empires,
Et toute cette énigme humaine où les Shakespeares
Plongeaient, et que fouillaient, les yeux tout grands ouverts,
Tacite avec sa prose et Dante avec son vers?
A quoi bon la beauté, l’art, la forme, le style?
Lucrèce et le spondée, Horace et le dactyle,
Et tous ces arrangeurs de mètres et de mots,
Pindare, Eschyle, Job, Plaute, Isaïe, Amos?
A quoi bon ce qui fait l’homme grand sur la terre?

Ceux qui parlent ainsi feraient mieux de se taire;
Je connais dès longtemps leur vaine objection.

L’art est la roue immense, et j’en suis l’Ixion.

Je travaille. A quoi? Mais… à tout; car la pensée
Est une vaste porte à chaque instant poussée
Par ces passants qu’on nomme Honneur, Devoir, Raison,
Deuil, et qui tous ont droit d’entrer dans la maison.
Je regarde là-haut le jour éternel poindre;
A qui voit plus de ciel la terre semble moindre;
J’offre aux morts, dans mon âme en proie au choc des vents,
Leur souvenir accru de l’oubli des vivants.
Oui, je travaille, amis! oui, j’écris, oui, je pense!
L’apaisement superbe étant la récompense
De l’homme qui, saignant, et calme néanmoins,
Tâche de songer plus afin de souffrir moins.

Le souffle universel m’enveloppe et me gagne.
Le lointain avenir, lueur de la montagne,
M’apparaît par-dessus tous les noirs horizons.
C’est par ces rêves-là que nous nous redressons!

Ô frisson du songeur qui redevient prohpète!
Le travail, cette chose inexprimable, faite
De vertige, d’effort, de joug, de volonté,
Vient quand nous l’appelons, nous jette une clarté
Subite, et verse en nous tous les généreux zèles,
Et, docile, ardent, fier, ouvrant de brusques ailes,
Écartant les douleurs ainsi que les rameaux,
Nous emporte à travers l’infini, loin des maux,
Loin de la terre, loin du malheur, loin du vice,
Comme un aigle qu’on a dans l’ombre à son service.

–

Mon corps
Odilon-Jean Périer

Corps violent, redoutable, honteux,
Corps de poète habitué aux larmes,
Qui te secoue ainsi, qui te désarme?
(Bruxelles dort orné de mille feux)

Dans le pays de la bonne souffrance
(Rappelle-toi cette maison des champs)
Archange infirme ivre de ton silence,
N’attendais-tu qu’un amour plus pressant?

On connaît bien le gouffre où je me penche,
La Muse morte y couche entre ses dieux.

Regardez tous (c’est une page blanche)
Et enterrez les poètes chez eux.

–

Feuille d’automne et jeune artiste
Apollinaire Gingras

Par la brise d’automne à la forêt volée,
Une feuille d’érable erre dans la vallée:
Papillon fantastique aux ailes de carmin!
Un enfant, qui folâtre au pied de la colline,
S’élance pour saisir cette feuille divine:
Enfin, la feuille est dans sa main.

Ne méprisez pas, je vous prie,
Cette feuille rouge et flétrie,
Léger débris de la forêt:
Dieu la chérit, puisqu’il l’a faite!
Pour cet enfant déjà poète,
Cette feuille – pour nous muette -
Porte du beau quelque reflet.

Et l’enfant tient sa feuille, et son grand oeil rayonne.
Il contemple longtemps cette feuille d’automne:
Elle a des couleurs d’or, et des lignes de feu.
Le froid l’a fait mourir, et le vent dans la plaine
Depuis le point du jour sans pitié la promène:
Mais c’est encor l’oeuvre de Dieu!

Ne méprisez pas, je vous prie,
Cette feuille rouge et flétrie,
Léger debris de la forêt:
Dieu vainement ne l’a pas faite!
Pour cet enfant déjà poète,
Cette feuille – pour nous muette -
Porte du beau quelque reflet.

De ses légers ciseaux, la nature avec grâce
A découpé la feuille, et, d’espace en espace,
L’oiseau l’a, dans les bois, sculptée à sa façon.
Dans sa feuille, l’enfant voit des fleurs, voit des anges, -
Comme il verra, ce soir, des fantômes étranges
Dans le nuage à l’horizon!

Bonheur à toi, feuille flétrie,
Qui ce matin dans la prairie
Au gré du vent errais encor:
Car, grâce à toi, feuille éclatante,
D’un enfant que ta vue enchante
L’imagination riante
Vient d’entrouvrir ses ailes d’or!

Un doux bruissement de la feuille froissée
Fait monter à son front une amère pensée:
L’enfant devient rêveur.- Dans un petit cercueil,
Un jour – ainsi craquaient les feuilles dans la plaine -
Il vit porter sa soeur là-bas, près d’un grand chêne…
Et quelques pleurs voilent son oeil.

Bonheur à toi, feuille bénie,
Qui ce matin rouge et flétrie,
Prenais ton vol dans la forêt:
Pauvre feuille sèche et sonore,
Chez un enfant tu fais éclore
Deux plaisirs que le coeur adore:
Le souvenir, et le regret!

Laissez croître l’enfant, et ce sera peut-être,
Peintre ou musicien, dans l’art quelque grand maître -
A l’orage trouvant de sublimes accords,
Donnant une âme à tout, au soleil, à la brise, -
Aux voix du soir, au bruit du torrent qui se brise, -
Prêtant l’oreille avec transports!

Et maintenant, feuille flétrie,
Dans la forêt, dans la prairie
L’aile du vent peut t’emporter:
Dieu vainement ne t’a pas faite!
Car, grâce à toi, feuille muette,
Chez un enfant déjà poète
Le feu divin vient d’éclater!

C’est un artiste en fleur que cet enfant étrange:
Peut-être sera-t-il Van Dick, ou Michel-Ange -
Faisant fleurir l’ivoire ou sourire l’airain.
Un jour peut-être, au front de quelque basilique,
Le marbre imitera, sous son ciseau magique,
La feuille qu’il tient dans sa main!

Et maintenant, feuille bénie,
Dans la forêt, dans la prairie,
L’aile du vent peut t’emporter!
Envole-toi joyeuse et fière:
Car, grâce à toi, feuille légère,
L’amour du beau, tendre mystère,
Chez un enfant vient d’éclater!

–

Octobre
Aloysius Bertrand

Les petits savoyards sont de retour, et déjà leur cri
interroge l’écho sonore du quartier; comme les hiron-
delles suivent le printemps, ils précèdent l’hiver.

Octobre, le courrier de l’hiver, heurte à la porte de
nos demeures. Une pluie intermittente inonde la vitre
offusquée, et le vent jonche des feuilles mortes du
platane le perron solitaire.

Voici venir les veillées de famille, si délicieuses
quand tout au dehors est neige, verglas et brouillard,
et que les jacinthes fleurissent sur la cheminée, à la
tiède atmosphère du salon.

Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, Noël et
ses bougies, le jour de l’an et ses joujoux, les Rois
et leur fève, le carnaval et sa marotte.

Et Pasques, enfin, Pasques aux hymnes matinales et
joyeuses, Pasques dont les jeunes filles reçoivent la
blanche hostie et les oeufs rouges!

Alors un peu de cendre aura effacé de nos fronts l’ennui
de six mois d’hiver, et les petits savoyards salueront
du haut de la colline le hameau natal.

–

Indian Summer (1)
Susanna Moodie

By the purple haze that lies
On the distant rocky heights,
By the deep blue of the skies,
By the smoky amber light,
Through the forest arches streaming
Where Nature on her throne sits dreaming,
And the sun is scarcely gleaming,
Through the cloudlets, snowy white,–
Winter’s lovely herald greets us,
Ere the ice-crowned tyrant meets us–

A mellow softness fills the air,–
No breeze on wanton wing steals by,
To break the holy quiet there,
Or makes the waters fret and sigh,
Or the golden alders shiver,
That bend to kiss the placid river,
Flowing on, and on forever,
But the little waves are sleeping,
O’er the pebbles slowly creeping,
That last night were flashing, leaping,
Driven by the restless breeze,
In lines of foam beneath yon trees–

Dressed in robes of gorgeous hue,
Brown and gold with crimson blent;
The forest to the waters blue
Its own enchanting tints has lent;–
In their dark depths, life-like glowing,
We see a second forest growing,
Each pictured leaf and branch bestowing
A fairy grace to that twin wood,
Mirror’d within the crystal flood.

‘Tis pleasant now in forest shades;–
The Indian hunter strings his bow,
To track through dark entangling glades
The antler’d deer and bounding doe,–
Or launch at night the birch canoe,
To spear the finny tribes that dwell,
On sandy bank in weedy cell,
Or pool the fisher knows right well–
Seen by the red and vivid glow
Of pine-torch at his vessel’s bow.

This dreamy Indian-summer day,
Attunes the soul to tender sadness;
We love–but joy not in the ray–
It is not Summer’s fervid gladness,
But a melancholy glory
Hovering softly round decay,
Like swan that sings her own sad story,
Ere she floats in death away.

The day declines, what splendid dyes,
In fleckered waves of crimson drive,
Float o’er the saffron sea that lies
Glowing within the western heaven!
O it is a peerless even!
See the broad red sun has set,
But his rays are quivering yet
Through Nature’s veil of violet,–
Streaming bright o’er lake and hill;
But earth and forest lie so still,
It sendeth to the heart a chill,
We start to check the rising tear,
‘Tis beauty sleeping on her bier–

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Cet espace est... Un lieu bilingue, libre et ouvert, without censorship (unless you're an evil spammer, in which case I will happily drive a stake through your heart and proudly display your head on a pike), plein de poésie et de beauté (espérons). Now put on your reading glasses and get busy.

The hills are alive

 

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